La symbolique de Montségur
Là où les montagnes se dressent le plus haut au cœur du pays ariègeois, Montségur, le "mont du Salut"(1), trône, impassible et inaccessible. Retraite ultime de la spiritualité cathare, il semble s'élancer, depuis toujours, vers les cieux.
Comme bien d'autres lieux d'émergence du sacré, ce recoin isolé a été consacré au contact avec la divinité depuis des temps immémoriaux. Déjà les druides y célèbraient leur culte, et d'autres, bien avant eux, dont témoignent encore les nombreux dolmens, menhirs et autres mégalithes endormis au creux les vallées.
Le site de Montségur
A plus de 1200 mètres d'altitude, la montagne elle-même apparaît déjà remarquable. Des falaises, de 60 à 80 mètres de haut, l'enserrent sur son pourtour, faisant d'elle un véritable nid d'aigle, à tel point qu'on surnomma Montségur "la citadelle du vertige".
Mais ce qui surprend le plus est la faible surface occupée par le château sur le pic rocheux. La forme de la construction n'a pas été dictée par la topographie du lieu, contrairement à la logique architecturale. La surface stratégiquement névralgique, au sommet du pog (2), reste délaissée, ce qui semble curieux pour un site qui aurait pu avoir une vocation militaire. Qui plus est, on remarquera l'importance de la porte principale, l'une des plus larges de tout le Languedoc-Roussillon, qui semble davantage de nature à frapper l'esprit du pélerin qu'à préserver de l'ennemi, tant elle est peu propice à une défense efficace...
On trouve, bien sûr, des postes de défense militaire, mais qui ne semblent pas donner sa raison d'être à Montségur. La façade orientale fut consolidée et mesure plus de quatre mètres de large ; près du château, on trouve un poste de garde à l'est, et plus loin une tour de guet, à l'extrémité du pic. Quant au côté le plus facile d'accès, au sud-ouest, trois murailles successives le défendait. Mais on est en droit de se demander, lorsqu'on considère l'ensemble d'un point de vue purement stratégique, si cette construction n'a pas été édifiée pour braver le temps plus que les hommes.
L'architecture de Montségur, pour résumer, est originale sous bien des aspects : une occupation du terrain aussi surprenante qu'inhabituelle ; un système de défense qui laisse de curieuses failles ; une position géographique remarquable, celle d'un lieu tellurique très anciennement fréquenté et chargé d'histoire cultuelle ; un environnement naturel, enfin, à la fois imposant mystérieux...
Mais la caractéristique, à proprement parler unique, de cette architecture, parmi les citadelles du Moyen Age, tient dans les rapports astronomiques qu'elle renferme :
- Les points cardinaux ne sont pas indiqués par l'orientation des murs, comme dans une forteresse médiévale classique, mais par les angles sud et est.
- Son plan permet de déterminer avec précision l'endroit où se lève le soleil, à tout moment de l'année. Le lever le plus remarquable a lieu lors du solstice d'été, quand le soleil traverse les archères du donjon (également appelé "la chapelle") de part en part.
- Fernand Niel, qui a fait une étude très précise du site, a remarqué que tout se passait comme si Montségur était un calendrier astronomique. Il put ainsi faire un relevé de l'entrée du soleil dans chaque signe zodiacal, placés aux principaux points de l'édifice.
- Enfin on a pu noter la coïncidence étroite du plan de Montségur avec la configuration d'une constellation, celle du Bouvier, dont il semble la reproduction symbolique.
La Montségur symbolique
Quel rapport peut-il se dégager entre la doctrine cathare et cette architecture symbolique de la retraite de Montségur?
On retrouve dans l'imaginaire médiéval, au travers des mythes et des contes, l'image du "château transparent". Et ceci de manière très présente. Un passage de "La folie de Tristan" est à, cet égard, éloquent : Tristan, déguisé en bouffon, s'introduit dans le château du roi Mark et, faisant le pitre, demande au roi de lui donner Iseult. Lorsque celui-ci l'interroge sur le lieu où il l'emmènera, Tristan répond en ces termes : "Nous nous rendrons dans une chambre de cristal dans les cieux, là-même où les rayons solaires convergent ; nous connaîtrons alors le bonheur pur et absolu". Ce n'est qu'un exemple et on pourrait citer ainsi une multitude de textes de l'époque faisant référence à l'idée de chambre solaire, de manières diverses, mais toujours empreints de la même symbolique.
Ce lieu de transmutation, qui est tantôt la retraite d'un esprit supérieur - comme le château de glace de Merlin -, tantôt l'objet d'une quête héroïque - comme le château du graal, ou encore Iseult pour Tristan -, se trouve dans le ciel, sur une île, ou au sommet d'une montagne escarpée, comme l'est Montségur. A la lumière de cet imaginaire, on peut concevoir son fameux donjon solaire comme une référence symbolique, un lieu sacré de méditation et de purification. La pureté, dans ce contexte du "château dans les airs", représente la volonté d'ordonner son "royaume intérieur".
Gardons-nous, cependant, de conclure à la hâte et de manière définitive. Si Montségur, à l'architecture troublante, est propice à l'élaboration de diverses hypothèses, on peut finalement poser peu de certitudes à son sujet. Il n'existe pas de texte connu relatif à sa construction, ce qui nous met dans l'impossibilité de déterminer la date précise de son édification. Il est vraisemblable que certains éléments d'architecture datent du XIVe siècle, ce qui a été, entre autres querelles d'historiens, un argument pour remettre en cause l'hypothèse d'un Montségur temple solaire, quoiqu'il faille alors trouver qui aurait pu, à cette époque, régler de manière si précise l'édification du château sur la course solaire.
De nombreux élèments symboliques peuvent déjà s'expliquer du fait de la tradition des compagnons bâtisseurs qui l'ont construit. En faisant les relevés de toutes les grandes œuvres de l'époque, on trouve une même intelligence de l'espace, orienté selon une géographie sacrée. Cathares, catholiques ou autres, tous les bâtisseurs du Moyen Age suivaient une même tradition, car l'Homme de cette époque possédait encore le "sens" de son environnement.
Quant à la forme générale de la forteresse, Patrick Garnier a très bien observé qu'elle correspond à une adaptation au terrain, selon un système de quadrillage traditionnel, qui garde une certaine logique. Cette explication technique n'exclut cependant pas une interprétation symbolique dans le choix de cette géométrie.
Le plan du château coïncide, comme on a pu le voir précédemment avec le plan de la constellation du Bouvier dont l'étoile maîtresse se trouve être Arcturus, c'est-à-dire le roi Arthur du mythe du Graal. Arthur est ce personnage éminemment solaire qui vient rétablir la Lumière, le Bien et la Justice. Il est ce qui transcende la matière et relie l'homme au divin. Pour cela, il a parfois été associé au Christ lui-même.
Un autre personnage, Janus, le dieu romain des passages, des renouveaux, est lui aussi traditionnellement lié à cette constellation, qui portait d'ailleurs son nom avant de s'appeler le Bouvier. C'est lui qui garde les portes solsticiales du zodiaque, représentées dans les temples matriciels par deux portes, l'une au sud-ouest, l'autre au nord-est. La première, appelée Janua inferni, est la porte de la constellation du Cancer qui représente l'incarnation. La seconde, appelée Janua cœli, est la porte de la constellation du Capricorne qui représente le retour à la pureté originelle. La porte de "la matière" au sud-ouest, est la plus large. La porte qui mène au divin, située au nord-est, par contre, est étroite, symbolisant le passage du quantitatif au qualitatif. L'architecture de Montségur respecte parfaitement ce plan orienté.
Montségur est aussi un symbole historique : celui de l'ardente résistance de la foi cathare, dont il fut l'un des fiefs ultimes. Lorsque les assiégés trahis devront se rendre, ils demanderont une dernière et curieuse faveur : quinze jours de sursis, à l'issue desquels ils se jetteront d'eux-mêmes dans les flammes avec une sérénité impressionnante, comme s'ils ne craignaient plus ni la souffrance, ni la mort. Et lorsque les inquisiteurs entonneront un Veni Creator pour marquer leur victoire, des ombres dansant derrière les fumées aveuglantes leur répondront, en chantant en chœur un Hosanna plein de douceur.
Ce que firent les Cathares du temps accordé, avant d'affronter ainsi leur épreuve, demeure un mystère. On remarque pourtant l'exacte coïncidence de leur reddition avec l'équinoxe du printemps, qui eut lieu le 15 mars cette année-là. Les parfaits ont-ils voulu célébrer une dernière fois le renouveau solaire ? Les opposants à cette hypothèse ont argumenté en soulignant que la doctrine cathare, par opposition au faste catholique, craignait de sacrifier l'Esprit à la matière, d'où le grand dépouillement des rituels. Mais cela n'implique pas pour autant qu'elle était opposée à l'idée de sanctification... On sait que les Cathares pratiquaient l'initiation du consolament, par exemple, qui consacre le parfait. Et la récurrence des prières au cours de la journée marque un vécu rituel du temps.
Vu le manque de textes propres à nous renseigner, le plus honnête est de rester circonspect. Et si rien ne peut être prouvé, du moins pouvons-nous continuer à contempler cette énigme de pierre qui se dresse, impassible, devant nous, et semble déterminée à garder son mystère.
Philippe-Emmanuel ANTOINE
(1) Plusieurs étymologies ont été proposées dont la plus connue, parce que, sans doute, la plus évidente, est "montagne sûre".
(2) Pog : version occitane du mot puy, du latin podium, signifiant tertre, montagne, éminence.
http://www.nouvelleacropole.fr/BDDstatique/BDDstatique/BDDstatique/145.htm